Nous sommes en 1895. Les frères Lumière, dans le secret le plus absolu, tournent un film qu’ils projetteront le 21 septembre de la même année à La Ciotat, au cours d’une séance privée, puis à Paris, dès la fin décembre, dans le salon indien du Grand Café.

L’oeuvre se veut comique et parodique. Un jardinier arrose tranquillement son jardin lorsqu’un gamin met le pied sur le tuyau d’arrosage. L’homme regarde le tuyau pensant qu’il est bouché tandis que le gamin retire son pied. Le jardinier, bien évidemment, est aspergé. Il court après le jeune garçon, le rattrape, le corrige d’une fessée (à cette époque là, la fessée était encore autorisée) et l’arrose à son tour. Conclusion : toujours sanctionner celui qui veut jouer au plus malin.

Ne dissertons pas ici de la concomitance des temps avec Jean-Marie Guyau, le Nietzsche français, et son ouvrage « Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction », mais gardons à l’esprit que tel est pris qui croyait prendre.

Château Figeac, dans sa récente bataille contre l’utilisation de la marque, aurait dû reprendre la métaphore de Guyau, du moins visionner à l’envie le film des frères Lumière.

Le tribunal de Bordeaux vient de lui retirer son nom alors que le Château, Premier Grand Cru Classé de Saint-Emilion, engage une stratégie de combat pas toujours bienvenue contre ses voisins leur interdisant d’apposer le terme Figeac à leurs noms.

Pour ne pas avoir pu trouver de vinification séparée avec les autres vins du domaine, Château Figeac perd l’utilisation de la marque « château Figeac » et « château de Figeac ».

En ordre de bataille pour attaquer ses voisins qui utilisent depuis toujours le nom de Figeac (dans ce cas précis, Château Cormeil-Figeac et Magnan-Figeac), le château avait, jusqu’à présent, gagner l’ensemble de ses procès.

Au-delà d’une querelle intestine bien peu féconde, cette anecdote, car s’en est une puisque la décision n’est pas exécutoire avant le jugement de la cour d’appel, démontre la volonté démesurée de certains de vouloir gérer une marque à la hussarde. Ce n’est pas en contraignant ses voisins à utiliser un nom différent, ce n’est pas en niant l’histoire et les faits, ce n’est pas en dédaignant tout un système économique, que l’on devient respectable. C’est en réalisant de très grands vins, des vins de qualité exceptionnelle qui sauront l’emporter sur l’ensemble du voisinage. On n’existe que par ce que l’on est et non par ce que l’on voudrait être. Et Figeac possède depuis longtemps la respectabilité nécessaire pour faire valoir sa différenciation qualitative par rapport à beaucoup d’autres. Figeac est un grand parmi les grands et n’a aucun besoin de contraindre un plus petit à abdiquer. C’est cela aussi un comportement aristocratique. Qui oserait confondre Château Figeac et Château Cormeil-Figeac ? Un jeu bien peu convaincant. L’arroseur arrosé en quelque sorte.


Yohan Castaing

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